Entrée dans la vie d’adulte en sortie de village d’enfants

Entrée dans la vie adulte d’anciens placés en  village d’enfants : Fin des prises en charge et parcours d’accès à l’autonomie

1 Les modes de prise en charge, collective ou familiale, d’enfants et de jeunes inscrits dans des systèmes sociaux de protection de l’enfance ont fait l’objet de nombreux travaux. Pour autant, une des dimensions de ces accueils reste peu étudiée en France : il s’agit de la délicate période qui suit la sortie et confronte le jeune aux réalités de la vie extérieure et aux contraintes de son accès à l’indépendance. C’est cette période de transition que vise à explorer cet article à travers les parcours de jeunes, depuis leur sortie d’un « village d’enfants » jusqu’à l’âge de 24-25 ans. Après une première présentation de leurs atouts et handicaps (aides reçues, diplômes, problèmes psychiques…), une analyse de leurs récits montre comment ils ont vécu cette période-clé de la sortie et éclaire la manière dont ils sont entrés dans la vie adulte à travers l’élaboration de parcours types.

2  Cet article est issu d’une recherche sur le devenir à long terme d’anciens placés avec leurs frères et sœurs dans un village d’enfants. Explorer la phase de transition qu’inaugure la sortie du placement jusqu’à l’entrée dans la vie adulte exige un recul suffisant : l’ampleur du champ temporel couvert – 30 années – a permis de tenir compte des évolutions institutionnelles et du contexte socioéconomique au moment de la fin des prises en charge. Deux groupes générationnels d’anciens placés distinguent les moins de 35 ans des 35 ans et plus.

De la fin de l’adolescence à la vie autonome : état de la question

L’émergence récente d’une nouvelle phase temporelle : l’entrée dans l’âge adulte

3   Pour tous les jeunes d’aujourd’hui, dans les discours savants et les médias, la période de transition entre la fin de l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte est largement évoquée comme une période hésitante et non linéaire, faite d’allers et retours entre dépendance partielle et autonomie avérée1. Ayant émergé il y a une trentaine d’années, cette nouvelle phase d’« allongement de la jeunesse », pour reprendre l’expression d’Olivier Galland2, rompt avec le modèle traditionnel d’un accès rapide aux rôles sociaux d’adulte par le passage ritualisé de seuils bien définis, marquant l’entrée dans la vie professionnelle et conjugale. Cette étape du cycle de vie a cédé le pas à un processus complexe et hésitant de construction de l’autonomie, qui renvoie à des situations très hétérogènes et dont les étapes restent différenciées selon le milieu social et le sexe. Si le franchissement de la première étape que marque le départ du foyer parental varie selon la durée des études, les filles, à origine sociale et niveau de diplôme équivalents, quittent toujours plus précocement le domicile familial que les garçons. De nombreux travaux montrent comment les conditions de départ du foyer parental marquent le cours futur des trajectoires, notamment celles des femmes. Ainsi, « quitter ses parents pour prendre un conjoint présage un cycle de vie où l’activité professionnelle reste très secondaire et loin après les affaires familiales et la carrière du mari. En revanche, décohabiter pour suivre une formation professionnelle ou prendre un emploi laisse entrevoir une plus grande autonomie féminine dans les futures relations de couple3 ».

4   Avec la précarisation croissante du marché de l’emploi et la fragilisation de l’insertion professionnelle des jeunes, la solidarité familiale est aujourd’hui largement sollicitée durant cette période de transition vers l’âge adulte4. Si cette solidarité privée demeure une source d’inégalité entre les jeunes eux-mêmes au regard des ressources et des aides familiales dont ils peuvent bénéficier, qu’en est-il pour ceux qui viennent de quitter le placement et qui,pour beaucoup, ayant rompu tout lien avec leurs parents, ne peuvent compter sur aucune aide matérielle5 ou soutien moral de leur famille d’origine ? Rappelons que, dans le cadre de la protection de l’enfance et jusque récemment, des aides (contrats jeunes majeurs) étaient accordées aux jeunes de 18 à 21 ans, qu’ils soient ou non issus de l’aide sociale à l’enfance ou de la protection judiciaire de la jeunesse6. Les travaux sur le devenir adulte des ex-placés

5   Selon qu’ils se centrent sur la période critique de la fin de la prise en charge ou bien qu’ils abordent cette période au sein d’une étude plus globale du processus d’insertion des « explacés », les travaux se distinguent selon leur option méthodologique : celle d’un suivi à court terme pour les premiers et d’une étude sur le devenir à long terme pour les seconds. Plus rares, ces derniers se heurtent à la difficulté de retrouver ces adultes anciennement placés et sont soumis au biais de mémoire des enquêtés qui peuvent avoir oublié ou veulent occulter cette période de leur vie.

6   La grande diversité des approches méthodologiques, des populations d’étude et des politiques de protection de l’enfance limite la comparabilité des résultats.

  1. La récente synthèse des travaux d’un séminaire international rappelle le risque d’exclusion et de marginalisation de ces populations8. Au demeurant, elle souligne le fait bien établi que le vécu du passage à l’âge adulte de ces jeunes anciennement placés est plus difficile pour eux que pour les autres jeunes de leur âge, et cela dans tous les domaines de la vie sociale, professionnelle et personnelle. Ces jeunes, déjà fragilisés par leur passé familial et leur vécu institutionnel, sont soumis à la contrainte d’une limitation temporelle dans leur insertion et la construction de leur autonomie9. Une telle contrainte renforce d’autant les enjeux des cursus scolaires et de la formation professionnelle pour l’orientation de leur parcours futur.

7   L’impact des problèmes de santé mentale sur l’insertion professionnelle et l’accès à un logement est largement mis en avant. Courtney et Dworsky notent que de tels problèmes ont été diagnostiqués chez un tiers des anciens placés âgés de 20 ans environ et sortis depuis un an et demi. L’étude de Wade et Dixon11 auprès d’une cohorte de 106 care leavers de 16-18 ans souligne que, selon les praticiens de la santé mentale, plus de deux jeunes sur cinq présentent des problèmes psychologiques ou comportementaux (dépression, tentatives de suicide, stress post-traumatiques, abus ou dépendance à l’alcool ou autres substances) et un tiers d’entre eux ont vécu des placements multiples.

8 Du point de vue de la sociabilité, les instabilités personnelles et affectives, les difficultés relationnelles sont soulignées, ainsi que l’isolement, la faiblesse du réseau amical et l’absence de personne ressource. La plupart des jeunes font état d’un sentiment d’abandon à la sortie du placement, pouvant les conduire à s’engager rapidement dans la vie conjugale

  1. Est soulignée la fréquence des grossesses précoces et des interruptions volontaires de grossesse, notamment dans les milieux socioculturels très défavorisés
  2. La problématique du choix du conjoint a particulièrement été étudiée par Coppel et Dumaret, ce choix étant gouverné par deux tendances opposées. La première conduit à choisir un conjoint aidant « grâce à qui, ils pourront avoir la famille qui leur a manqué […] avec des parents présents et accueillants ». La seconde conduit « au contraire à choisir un conjoint comme « en miroir » de ce qu’ils sont eux-mêmes : quelqu’un qui a souffert dans son enfance, qui a été mal aimé […]. Chacun des protagonistes du couple se reconnaît dans ce que vit l’autre. ». Analysant le mode de vie des jeunes après la sortie du placement, ces deux auteurs montrent également deux tendances contradictoires. Dans l’une, ces jeunes adultes ont la capacité de nouer des relations avec des personnes de la génération précédente (famille d’accueil, beaux-parents) et s’intègrent dans une tradition, qui n’est pas forcément la leur, et dans l’autre, ils sélectionnent dans leur environnement, « ceux qui sont « en miroir », qui sont les mêmes : frères et sœurs, compagnons d’infortune »
  3.  Face à la nécessité d’un franchissement rapide des étapes les conduisant à l’autonomie, est mis en avant le poids déterminant de la scolarité et de la formation professionnelle des jeunes qui quittent leur placement. Ainsi que le soulignent la plupart des études, les retards scolaires et l’absence de diplômes, plus fréquents que dans la population générale, vont réduire les chances d’une formation qualifiée et les perspectives professionnelles. Dans celle de Corbillon, Dulery et Mackiewicz15 portant sur 62 jeunes ayant quitté un foyer, les plus âgés ayant 26 ans, quatre sur dix ont un emploi, pour la plupart non qualifié.

9  Une autre grande difficulté pour les jeunes à la sortie des prises en charge est la question du logement : l’errance et l’absence de toit concerne entre 10 et 30 % de ces jeunes pour les pays ne proposant pas d’aides spécifiques aux jeunes majeurs. En France, les jeunes de la protection de l’enfance sont sur-représentés parmi les populations de sans domicile fixe16. Dans sa recherche sur les trajectoires domestiques, résidentielles et professionnelles de jeunes femmes après la sortie d’un foyer, Frechon17 indique que de multiples déménagements ont lieu dans les trois premières années après la sortie. De nombreux déplacements géographiques à la sortie du lieu d’accueil sont également soulignés dans l’étude de Gheorghiu et al18.

10   Les recherches qui prennent en compte une population d’ex-placés à un âge plus tardif soulignent la fréquence des problèmes avec la loi et la justice, et des suivis par des équipes sociales (25 à 35 % selon les pays) ; il s’agit essentiellement de délits mineurs, commis beaucoup plus souvent par des hommes que des femmes19. Ces problèmes se centrent autour du moment de la sortie, en particulier lorsque les services d’aides à la sortie n’existaient pas20.

11  En final, on peut retenir de l’ensemble de ces travaux l’importance que revêt la prolongation des mesures d’aide et des accompagnements après la sortie dans la perspective d’engager au mieux ces jeunes dans un processus d’autonomisation.