Ressources et parcours vers l’indépendance des jeunes adultes

Ressources et parcours vers l’indépendance des jeunes adultes en France

La situation des jeunes adultes est en perpétuelle mutation et leurs ressources sont peu ou mal appréhendées par la statistique publique. La Drees a donc confié au Credoc la réalisation d’une enquête qualitative afin de mieux comprendre quelles sont les comprendre quels sont les ressources des jeunes adultes âgés de 18 à 24

Les parents sont les principaux pourvoyeurs de ressources des jeunes adultes et leurs aides, financières ou en nature, accompagnent l’accès à l’indépendance de la grande majorité des jeunes adultes. L’État et l’insertion professionnelle ont également un rôle dans ce parcours vers l’indépendance. Les aides au logement et les bourses d’enseignement, notamment, rendent possible pour certains jeunes l’accès à l’indépendance, même si elle s’acquiert parfois dans des situations de précarité. Le travail permet, lui, d’obtenir des « marges d’autonomie » dans un premier temps.

Jeunesse et ressources

Pour les adultes d’âge actif, les ressources sont souvent issues principalement de la « sphère économique », soit des revenus d’activité, et secondairement de la sphère « sociale », soit la redistribution étatique. La « sphère de la réciprocité » qui fonde les échanges sur la base de leurs appartenances, notamment familiale est le plus souvent marginale. Pour les plus jeunes d’entre eux, le poids des trois sphères de la distribution des revenus est très différent. L’accès aux revenus ne se résume pas uniquement à un mécanisme d’exclusion ou d’inclusion du marché du travail, ou aux divers mécanismes de redistribution étatique ; les solidarités familiales jouent un rôle primordial.

Certains estiment que « devenir étudiant c’est presque toujours devenir économiquement assisté »

En outre, dans un contexte de chômage de masse, le processus de sélection des embauches se fait globalement au détriment des jeunes, qui sont primo-entrants sur le marché du travail. Une fois les études terminées, le marché du travail ne permet pas à lui seul de subvenir aux besoins d’une partie des jeunes, ceux qui éprouvent des difficultés à s’insérer.

Lorsque les ressources « économiques » ne sont pas suffisantes, c’est de l’État et de la famille que les jeunes adultes tirent l’essentiel de leurs ressources permettant l’accès à l’indépendance.

 

Les revenus des jeunes

Les aides des parents : une ressource fondamentale

  • L’hébergement : une aide en nature déterminante
  • Les aides financières familiales6 : de l’aide au départ au soutien budgétaire
  • Une aide parentale entre devoir et obligation
  • Les prestations sociales, les bourses d’études, les minima sociaux : coups de pouce à l’indépendance ?
    • Les aides au logement et les bourses d’études : au-delà d’une aide financière ?
    • Le RSA : une aide pour les jeunes qui ont une charge familiale
    • L’aide sociale à l’enfance (ASE) : un substitut à l’aide parentale

En ce qui concerne l’aide sociale à l’enfance, l’enquête ciblait notamment des jeunes adultes bénéficiaires de l’aide sociale à l’enfance (ASE). En prenant le relais d’une cellule familiale absente ou défaillante, la prise en charge ASE, bien que limitée dans le temps, constitue un filet de sécurité qui permet d’amorcer une trajectoire d’insertion sociale et professionnelle. Par un hébergement, des aides financières pour les dépenses du quotidien, un accompagnement éducatif et administratif, l’institution assure le minimum matériel et l’apprentissage des « codes sociaux » (savoir être, importance de la formation, gestion d’un budget…) nécessaires à l’insertion socioprofessionnelle. Cette aide ne couvre pas les jeunes adultes au-delà de 21 ans.

Les différentes prestations d’aide sociale à l’enfance (ASE) (Borderie et Trespeux, 2013)

La mission de l’aide sociale à l’enfance est d’ « apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille, qu’aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre » (article L 221-1 du Code de l’action sociale et des familles).

L’aide sociale à l’enfance est placée sous l’autorité des présidents des conseils généraux et recouvre trois prestations principales. Les trois prestations sont les suivantes :

 

Les actions éducatives à domicile (AED) ou en milieu ouvert (AEMO). Ces actions éducatives ont pour objectif d’assurer un soutien éducatif et psychologique aux jeunes concernés. L’action éducative est exercée par des travailleurs sociaux (notamment éducateurs spé-cialisés et psychologues) appartenant aux services départementaux de l’ASE ou à un service habilité. Ils ont pour mission principale d’aider les parents dans l’exercice de leur autorité parentale. Au contraire de l’AED, l’action éducative en milieu ouvert revêt un caractère contrai-gnant car ces actions sont exercées en vertu d’un mandat judiciaire.

 

Les mesures de placement sont de trois types. Les mesures administratives qui sont décidées par le président du conseil général sur de-mande ou en accord avec la famille. Ce sont les accueils provisoires de mineurs, les accueils provisoires de jeunes majeurs et des pupilles de l’État. Les mesures judiciaires qui sont décidées par le juge des enfants. L’enfant est alors confié au service de l’ASE qui détermine les modalités de son placement. Elles comprennent la délégation de l’autorité parentale à l’ASE, le retrait partiel de l’autorité parentale, la tu-telle d’État déférée à l’ASE, et le placement à l’ASE par le juge au titre de l’assistance éducative ou de l’ordonnance de 1945 sur l’enfance délinquante. Enfin, les placements directs qui comprennent le placement par un juge auprès d’un établissement ou auprès d’un tiers digne de confiance et la délégation de l’autorité parentale à un particulier ou à un établissement. Dans le cas d’un placement direct, le service d’aide sociale à l’enfance n’est que le payeur de la mesure.

 

Les aides financières versées par le département sous forme d’allocations mensuelles ou de secours.

 

PORTRAIT 1

À la sortie de l’aide sociale à l’enfance (ASE)

« Mon logement actuel, je l’ai eu à la fin de mon contrat ASE. J’avais une éducatrice très sympa, qui a fait toutes les démarches nécessaires pour que je puisse avoir un endroit à la fin de mon contrat. C’est le seul endroit qui a voulu m’accepter : les autres demandaient trop de papiers. En fait, je n’avais pas de CDI, mais des CDD, du coup, ça a été un handicap car je n’avais pas de garantie de pouvoir payer mon loyer. La seule personne que je pouvais mettre en garant n’est pas en France. Ici, le directeur a été très sympa et a accepté de prendre le risque. (L’aide de l’État), C’est très bien et ce n’est pas le cas dans tous les pays. Si on ne m’avait pas aidée, j’aurais fini clocharde, alcoolique, droguée…

« La dame chez qui j’étais nous traitait tous pareils et ce qu’elle exigeait, c’est qu’on soit debout pour aller à l’école le matin et que l’on ait rangé nos chambres. Si on avait besoin d’aide pour les devoirs, elle était là. On était tous dans le salon et elle nous voyait. Chez mon père, avant j’aurais dit que j’étais bien, mais maintenant, je dis que non. Je ne faisais rien à la maison. Je demandais de l’argent pour sortir. Chez cette dame, cela m’a aidée de devoir faire les choses. Maintenant que je suis seule, je sais ce qu’il faut faire. Il faut que tout soit carré. Ce que j’aimais bien, c’est quand elle disait ; « aujourd’hui tu as été exemplaire, rien à dire ! On va aller faire les magasins et tu choisis ce que tu veux ! » J’adorais ça, c’était comme une récom-pense. Après, ça faisait réfléchir : elle est trop gentille avec moi, je ne peux pas me permettre de faire n’importe quoi. Elle me laissait sortir mais me demandait de me prévenir si je rentrais plus tard. Je ne voulais pas rester trop tard dehors parce qu’elle m’attendait.

« J’ai pleuré quand j’ai dû partir de chez elle. Je n’ai jamais autant pleuré de ma vie. Mais ce n’est pas grave parce que je sais que je peux la revoir, je fais des week-ends. On se fait des restos quand elle vient sur Paris. Ce n’est pas un lien amical, c’est plus fort que ça. (Éducatrice) Elle, quand elle parle, c’est amen ! C’est la seule personne qui a su me cadrer, me maîtriser. J’étais quelqu’un d’impulsif, qui s’énervait vite. Mais elle crie plus fort que moi. Elle sait aussi me convaincre. Elle sait trouver les mots justes pour moi. » F., 22 ans, en activité.

 

PORTRAIT 2

« La débrouille » !

  1. a 24 ans, il est demandeur d’emploi non indemnisé. Il est inscrit dans une agence d’intérim et depuis trois ans réalise des missions courtes de quelques jours, de façon très irrégulière en tant que manutentionnaire en usine. Il a changé de région sur les conseils de Pôle emploi afin de trouver un financement pour un permis de chauffeur routier. Il ne parvient pas à obtenir ce financement. Il enchaîne depuis des travaux non déclarés.

« Tout ce que l’on me propose en intérim, je prends parce que je n’ai pas le choix, je prends. Mais c’est calme, c’est très calme. Ma plus longue mission a duré un mois, après c’est court 3 jours… Je préfère travailler déclaré en intérim, mais comme il n’y a rien, je prends ce qui vient. Si on me propose du non déclaré, tant pis je le prends, j’ai besoin de travailler, j’ai besoin d’argent. Mais je préfère que ce soit déclaré, je suis assuré, je cotise pour la retraite ». J. a quitté sa région d’origine et vit maintenant chez sa soeur avec son concubin et leur fille. « Ce n’est pas génial, je me dis qu’il y a plus malheureux. J’ai un toit sur la tête, je ne suis pas dehors, je travaille, pas tous les jours, mais je travaille quand même. J’ai besoin d’être entouré de ma famille, ce n’est pas possible de vivre sans. Après si je n’avais pas le choix. Quand je suis arrivé par ici, mes soeurs m’ont proposé de venir avec moi. C’est mieux, on n’est pas seul, même eux. Je me sens libre oui et non. Si j’étais chez moi, je pourrais vraiment faire ce que je veux. C’est la moindre des choses de prévenir quand je ne mange pas là, je l’appelle pour lui dire. J’ai vu avec Pôle emploi, ils m’ont dit que ce n’était pas possible et ils m’ont dit : ‘ faut voir ailleurs ‘. C’est là que je suis arrivé ici et là apparemment non plus, ils ne font pas. Donc je suis descendu en gros pour rien. Dès que je travaille, je fais des courses, je participe à tout quoi, même aux tâches ménagères. Je n’ai pas le choix, bon c’est normal. Mes parents paient l’assurance voiture mais ce serait normalement à moi de le payer. Je préférerais avoir un salaire fixe, je pourrais payer mon assurance voiture. Je me dis que j’ai 24 ans, 25 à la fin de l’année. Je ne vais pas continuer à faire du black et gagner 600 euros tout le temps. J’aimerais bien être fixé, partir de chez ma soeur, prendre un appartement ». H., 24 ans, en recherche d’activité.

L’indépendance vulnérable : des bénéficiaires de minima sociaux ou de l’ASE (6e type)

En dehors des étudiants, les jeunes de l’enquête dont la ressource principale est l’aide publique sont des actifs sans emploi qui perçoivent des prestations sociales, minima sociaux et / ou aides sociales locales12, ainsi que les jeunes de moins de 21 ans, bénéficiaires de l’aide sociale à l’enfance (ASE), lycéens ou en recherche d’emploi (figure 6, 14 personnes). Ils vivent en logement autonome et perçoivent des allocations logement. Si quelques-uns vivent exclusivement de ces aides, plusieurs complètent leur budget avec des revenus d’activité ponctuels, et parfois le soutien financier du conjoint, ou encore des aides ponctuelles venant de la famille. Ces jeunes sont majoritairement peu ou pas diplômés, pour la plupart d’origine modeste. Leur parcours de vie est souvent chaotique, marqué par des ruptures familiales douloureuses (décès, démission des parents ou conflit familial). Pour eux, la décohabitation s’est toujours imposée d’elle-même, parfois précocement.

Orpheline de guerre, elle fuit le Congo où elle subissait les maltraitances de son oncle ; en France, elle est prise en charge par l’ASE et est placée en foyer puis en famille d’accueil] « Au début je faisais que pleurer, je passais toute la journée dans la chambre, même les vacances. Il y avait des amis qui me manquaient ; au collège il y avait des plus petits que moi. Je me sentais tellement isolée. » F, 18 ans, étudiante en Bac pro restauration.

L’absence des parents, et donc du filet de sécurité qu’ils représentent pour la plupart des autres jeunes, se traduit à l’extrême par des épisodes de rue, en hébergement d’urgence, en foyer ou encore par des solutions d’hébergement temporaires chez des amis.

« Je suis un peu dégoûté car ils [l’ASE] m’ont un peu mis dans la galère : arrivé à 18 ans comme je n’étais ni orphelin ni pupille d’État, ils m’ont dit que mon contrat devait s’achever. J’étais en danger physique réel avec ma mère et c’est la seule famille que j’avais […] je suis parti voir un ami qui pouvait m’aider temporairement. » H., 18 ans, prépare son projet de création d’entreprise.

Dans ces conditions, la construction d’un parcours scolaire et professionnel est compliquée. Pour ces jeunes dont l’accès à l’indépendance s’est fait dans une situation de vulnérabilité sociale sans que cela relève réellement d’un choix, les ressources sont jugées insuffisantes pour vivre convenablement. Les fins de mois sont difficiles et les restrictions multiples, en premier lieu sur les loisirs mais également sur les dépenses alimentaires. S’agissant de la santé, plusieurs bénéficient de la couverture maladie universelle (CMU) ce qui leur assure l’accès aux soins. La plupart font le constat de ne pouvoir compter finalement que sur eux-mêmes.

Cette situation de vulnérabilité sociale touche également des jeunes mères isolées, qui bénéficient notamment du RSA (cf. p. 23). Elles ont quitté le domicile parental relativement tôt. En recherche d’emploi ou inactives, elles se heurtent à d’importantes difficultés d’insertion professionnelle et sociale.

 

Conclusion

Ainsi, sur le gradient de l’accès à l’indépendance, l’aide parentale, de son absence à son extension la plus importante, révèle des figures différenciées de la jeunesse :

> les jeunes dont la dépendance est subie, faute de perspective de formation ou d’insertion professionnelle ;

> les jeunes adultes pour lesquels elle est assumée, dans une logique de sécurisation du parcours d’insertion sociale et professionnelle ;

> une jeunesse dont l’indépendance relative est procurée par le soutien de l’État en complément de l’aide parentale (bourse et allocations logement) ;

> une jeunesse indépendante détachée de toute aide parentale

Les jeunes adultes dépourvus d’un soutien parental minimal sont particulièrement vulnérables. Leur parcours d’insertion sociale et de formation est complexifié par ce manque de ressources financières et de soutien moral. S’agissant spécifiquement des jeunes bénéficiaires de l’ASE, cette vulnérabilité est d’autant plus forte que la période 21-24 ans n’est cou-verte par aucune aide se substituant à la défaillance de l’aide familiale.

D’un point de vue des politiques publiques, la présente étude souligne ainsi l’importance de la sécurisation des points clés du parcours d’accès à l’indépendance des jeunes, en particulier le financement des études et l’accès au logement. Elle souligne également la difficulté d’un traitement unifié de la jeunesse face à la multiplicité des situations observées.

Dossier « Solidarité et Santé » Février 2014

Mickaël Portela, Thibaut de Sant Pol (DREES) et Elodie Alberola (CREDOC)